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ce que raconter veut dire



Qu'est-ce qu'une histoire ? Quand est-ce que se franchit la limite entre vivre et raconter ?


Je suis revenu d'Égypte il y a maintenant six mois. Cela fait donc plus de temps que je suis de retour ici que de temps passé là-bas. Cette première distance temporelle établie, je reviens aujourd'hui à ce que j'y ai écrit, à ce que j'y ai vécu. Et comme je m'y attendais un peu, j'ai de la peine à croire, en me relisant, que c'est bien moi qui ai écrit certaines lignes (il est parfois même, je dirais, pénible de se relire).

Pourtant, les preuves sont là: impossible, je dirais, de les réfuter. Et ce qui était à l'évidence inévitable se retrouve aujourd'hui étalé devant moi: j'ai vécu ces choses racontées il y a quelques mois et, déjà, j'en parle au passé, comme s'il s'agissait d'une vieille histoire, alors que, à l'échelle infinie du soleil, c'est comme si j'étais encore entrain de les vivre, voire même (puisque le temps est une énigme) comme si j'étais encore dans l'attente de les vivre. Ainsi, les gens que j'y ai rencontrés seraient eux aussi dans l'attente de notre rencontre, comme si tout était écrit à l'avance, comme si rien n'était plus à faire, comme si on ne pouvait écarter l'éventualité que raconter le passé, c'était aussi raconter le futur.


Mais à notre échelle, bien sûr, ça se discute. Et même si le monde m'apparaît parfois invisible, je dois reconnaître que, à des fins de clarté, il est toujours utile de commencer une histoire par son commencement (même si l'idée d'un commencement est, elle aussi, discutable). Ainsi, ce que j'ai vécu en Égypte a une chronologie organique. Il y a bien eu un début, qui correspond à mon arrivée à l'aéroport du Caire, et une fin, qui correspond au jour où, dans la chaleur proverbiale du mois d'août, j'ai pris l'avion du retour. Et dans un tel cadre, il suffirait de décrire les choses telles qu'elles me sont parvenues et de poursuivre ainsi jusqu'au présent le plus proche de moi. Et ainsi, d'événements en événements, nous arriverions à quelque chose qui s'avoisine à peu près à ce qu'on appelle une histoire.


Mais qu'est-ce qu'une histoire, en vrai ? Qu'est-ce que raconter veut dire ? Quelle est l'impulsion fondatrice qui précède un tel événement ?


Voilà que, presque malgré moi, je me retrouve aujourd'hui pris dans une sorte de mouvement expiatoire, entrelacé de mémoire et fiction, et qui ressemble de plus en plus à la justification de ma présence sur terre. Et c'est contre ce mouvement que j'écris, puisque ma parole est, comme toute les paroles, source de vie. Il ne devrait donc pas avoir lieu de se justifier: raconter une vie, c'est lui donner un temps et un lieu où exister concrètement. Dans l'immense fleuve du présent, les récits se contaminent entre eux et se déclinent. Par ma prise de parole, dans l'agencement-cadre du récit, je sauve les événements du présent de la noyade et je leur administre le souffle qui leur permettra, cahin-cahan, de marcher le long du rivage du temps. Mais quel est ce rivage ? Je dirais que nous trouvons là sur le limbe d'un astre. Ni dans l'ombre, ni dans la lumière. Il faudra s'y faire, c'est le prix à payer pour ceux et celles qui se risquent à raconter.


Dans le prologue de l'évangile selon Saint-Jean, il y a ce verset, le dixième, auquel je reviens souvent:


La parole était dans le monde, et le monde par elle a été fait, et le monde ne l'a pas connue.


La dernière partie du verset a toujours été un mystère pour moi (que je ne m'empresse pas d'élucider d'ailleurs). Est-ce que le monde ignore la parole qui lui a donné vie ? Je n'en suis pas si sûr mais ce que je me dis, c'est que la parole humaine a créé le monde. C'est-à-dire qu'elle n'a pas vraiment créé le monde en tant que matière mais plutôt qu'elle a créé le monde en tant qu'idée. Avant la parole humaine, le monde se contentait d'être. Maintenant, il est constamment raconté. Et certains de ses récits sont des crimes. J'en suis conscient aujourd'hui: raconter n'est pas quelque chose de si innocent que ça. Ou peut-être faudrait-il, pour retrouver cette innocence des premiers récits, revenir justement à la matière du monde et regarder la réalité comme une danse qui nous apparaîtrait, si dieu veut, les jours de joie.



Parlant de dieu, il est évident que ma lecture de ce verset du Nouveau Testament est assez littérale et ne prend pas vraiment en compte les autres interprétations du mot parole (parfois aussi traduit comme verbe), à savoir qu'il pourrait s'agir de la parole divine, de la connaissance, du Saint-Esprit. Qu'à cela ne tienne, ce qui m'importe avant tout ici, c'est justement la littérature. Et quand je lis un texte fondateur comme la Bible, je le lis avant tout pour ce qu'il est: un texte fondateur. Les questions d'ordre spirituelle, même si elles me fascinent, ne sont pas exactement au centre de ma vie. Et si l'on me demandait si je suis croyant, je répondrais, tel un évadé du bagne: qu'est-ce que croire veut dire ?



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